La remise des prix dans une école d'Ottawa

Le clou de dix mois de travail n'était rien d'autre que la lecture du palmarès et la distribution des prix vers la fin du mois de juin. Qui n'a pas vu un pareil spectacle n'a rien vu ! Plaignons les élèves d'aujourd'hui dont l'enfance n'a jamais subi une telle commotion.

Cette distribution de prix servait de prétexte à une séance musicale et littéraire où les talents multiples et authentiques de Sœur Marie-de-Lourdes se donnaient libre carrière. Alors le sous-sol de l'église du Sacré-Cœur ne suffisait pas à contenir les centaines de personnes qui s'y précipitaient pour applaudir à nos succès. Dès les premiers beaux jours du printemps, on songeait à la fête. Le mois de mai venu, on y consacrait tous ses moments de loisir. Quelquefois même on « trichait » un tantinet en consacrant aux répétitions des heures assignées à l'étude. Mais les cadres du programme scolaire étaient plus ou moins élastiques ; on ne surchargeait pas les cerveaux ; on ne gavait pas la mémoire ; et surtout l'inspecteur Rochon avait alors terminé depuis longtemps sa tournée d'inspection. Bref, la vie s'écoulait sur un rythme lent ; l'époque des crinolines et des diligences n'était pas complètement abolie. Heureux temps !

Sœur Marie-de-Lourdes avait une volonté de fer. Je ne m'en étais pas aperçu tout d'abord, car je fus médusé par son perpétuel sourire qui illuminait sa figure de vingt ans et la rendait éminemment sympathique. Mais je dus chanter une autre chanson quand arriva le printemps avec sa séance de juin. Sœur Marie-de-Lourdes entendait bien remuer ciel et terre pour régaler l'auditoire si nombreux et si distingué.

Il fallait bien que toute la paroisse fût invitée à assister à la fête. Toute la paroisse ; ce qui pouvait signifier tous les paroissiens, petits et grands, jeunes et vieux, humbles et puissants, simples particuliers et hommes d'État. Le dimanche, à la grand messe, ne voyions-nous pas entrer dans la grande allée de l'église les sir Wilfrid Laurier, les Taschereau, les Brodeurs, les Lemieux et tant d'autres personnages qui, nous confiait-on, présidaient aux destinées du Canada. S'il prenait fantaisie à tous ces grands hommes d'accepter l'invitation et de venir à notre séance ! Sait-on jamais ? Cette pensée qui nous flattait nous donnait aussi la chair de poule. La perspective d'une erreur commise devant le premier ministre du Canada et quelques-uns de ses collègues nous navrait à plusieurs mois de distance. Raison de plus alors pour suer sang et eau, s'il le fallait, afin d'être à la hauteur de notre tâche.

Tiré de Séraphin Marion, « De l'école Garneau à l'Université d'Ottawa au début du siècle », dans Diane Desaulniers et Madeleine Dubé (dirs.), Bing sur la ring, bang sur la rang : L'anthologie française de l'Outaouais, Ottawa, Livres Commoner's, 1979, p. 42-43.